Eloge de quelques philosophes « nazis »...

Publié le par onfray

Où l'on découvre qu'Alain, Sartre, Deleuze, Derrida, eux aussi...

Si toute critique philosophique de Freud ou de la psychanalyse doit assimiler son auteur au fascisme, au nazisme, à l’antisémitisme, à l’extrême droite, à Vichy, à Pétain, alors il faudra qu’on m’explique ce qu’il faut penser de cette brochette magnifique de philosophes qui, au XX° siècle, ont illustré la tradition des Lumières contre les assauts de l’obscurantisme de la secte : Alain, Jaspers, Politzer, Sartre, Popper, Wittgenstein, Deleuze & Guattari, Derrida…

Dans la grande tradition du spiritualismeAlain.jpg français, Alain, par exemple, refuse dans Éléments de philosophie que l’inconscient soit pensé comme une instance autonome ayant les pleins pouvoirs sur l’être et la conscience, pour ce faire, il fait de l’Inconscient un « personnage mythologique », Idées Gallimard, p.149, in Note sur l’inconscient. Fasciste Alain ?

Karl Jaspers écrit dans La situation spirituelle de notre temps que la théorie freudienne de la libido ne saurait suffire pour atteindre la totalité de l’homme impossible à réduire à ses seuls instincts et pulsions. Philosophe et médecin, psychiatre et clinicien, penseur de l’existentialisme, il publie Psychopathologie générale, à la Bibliothèque des introuvables, un ouvrage traduit en français en 1928 chez Alcan par une équipe qui comptera de jeunes normaliens dont un certain Jean-Paul Sartre associé à son ami Paul Nizan. Cet ouvrage comptera pour Gilles Deleuze… Nazi Jaspers ?

Georges Politzer, fusillé par les Allemands au Mont Valérien en mai 1942 à l’âge de trente-neuf ans, a été un jeune philosophe brillantissime arrêté dans son génie par la barbarie nazie. On lui doit une Critique des fondements de la psychologie, PUF, un texte publié en 1928 alors qu’il a vingt-cinq ans, qui récuse l’inconscient freudien présenté comme signature du caractère mythologique et pré-scientifique de la psychanalyse au profit d’une « psychologie concrète » injustement oubliée. On lira également Écrits 2. Les fondements de la psychologie, un recueil de textes paru aux Éditions sociales sous la responsabilité de Jacques Debouzy pour découvrir le trajet d’un jeune philosophe tenté par Freud puis revenant sur son premier enthousiasme – il aimait alors que cette discipline nouvelle choque le bourgeois…- avant les articles qui montrent un chantier prometteur mais abandonné… Pétainiste Politzer ?

Sartre, spécialiste en inachèvement, consacre un chapitre de L’être et le néant. Essai d’ontologSartreie phénoménologique, Gallimard, 1943, à la « psychanalyse existentielle » - Quatrième partie, « Avoir, être et faire », chapitre deux, « Faire et avoir », premier développement « La psychanalyse existentielle ». Baudelaire, puis Saint Genet comédien et martyr, enfin L’idiot de la famille, mille cinq cent pages malgré l’inachèvement, constituent autant d’exercices concerts de cette révolution dans la psychanalyse par laquelle, selon moi, il laissera un nom dans l’histoire de la philosophie. Sous la corydrane, l’alcool et autres excitants qui embrument les développements, sous le brillant normalien, avec le génie propre d’un homme qui transfigure tout ce qu’il touche en texte, on suppose une intuition géniale qui reste une potentialité insuffisamment inexploitée : une psychanalyse sans l’inconscient freudien, qui garde à la conscience, le pour-soi dans le jargon sartrien, un rôle architectonique dans la construction de soi. D’extrême droite Sartre ?

Karl Popper, l’auteur de La société ouverte et ses ennemis, 1945, Seuil, un ouvrage qui installe le philosophe en fondateur de l’antitotalitarisme du XX° siècle, publie La connaissance objective en 1972, dans lequel il considère la psychanalyse comme l’astrologie ou la métaphysique, autrement dit comme des visions du monde reposant sur des propositions non scientifiques parce qu’incapables de se soumettre à une procédure épistémologique qui supposerait leur falsifiabilité : le freudisme échappe à la vérification de ses hypothèses par la reconduction régulière d’expériences susceptibles d’en vérifier la validité. Antisémite Popper ?

Ludwig Wittgenstein propose une lecture singulière de Freud qui se proposait de démythologiser le monde a finalement ajouté des mythes aux mythes. D’où un paradoxe légitimant le rangement de l’œuvre de Freud et de la psychanalyse du côté des mythologies post-modernes. Voir Conversations sur Freud in Leçons et conversations, suivies de Conférence sur l’éthique, Idées Gallimard. Rapportant une conversation, Rush Rhees précise : « Il pensait que l’énorme influence de la psychanalyse en Amérique et en Europe était un danger – « et cependant il se passera de longues années avant que nous ne perdions notre servilité à son égard ». Pour apprendre quelque chose de Freud, il faut que vous ayez une attitude critique ; et en général la psychanalyse vous en détourne », p.88… Nazi Wittgenstein ?

Gilles Deleuze qui, dans son Abécédaire eut des mots extrêmement violents contre Wittgenstein et ceuDeleuze et Guattarix qui s’en réclament, n’a pas été sans lire Jaspers & Sartre, Popper & Politzer, Wittgenstein sur ces sujets… Il a également lu Reich & Marcuse, régulièrement cités dans L’Anti-Œdipe, Minuit, 1972, un ouvrage dont le génie se trouve moins dans les idées que dans leur agencement dans l’esprit du Happening et Derrida.jpgde la Performance, de Fluxus et de la Figuration narrative, puis dans la création d’une langue spécifique, un tropisme très à la mode dans ces années-là. La critique faite par Deleuze & Guattari à Freud et à la psychanalyse concerne le désir. La philosophie du désir de Deleuze & Guattari suppose des « construction d’agencements » et non une pensée qui renvoie à la castration, au Père et à la Mère, au Phallus. Deleuze disait dans un entretien sur le désir : « N’allez pas vous faire psychanalyser, cherchez bien plutôt les agencements qui vous conviennent »… Vichyste Deleuze ?

Enfin Jacques Derrida qui, en 2001, dans un entretien avec une certaine Élisabeth Roudinesco affirme ceci dans un chapitre paradoxalement intitulé « Éloge de la psychanalyse » du livre qui a pour titre De quoi demain…, Fayard-Galilée, pp. 279-280 : « La grande conceptualité freudienne a sans doute été nécessaire, j’en conviens. Nécessaire pour rompre avec la psychologie dans un contexte donné de l’histoire des sciences. Mais je me demande si cet appareil conceptuel survivra longtemps. Je me trompe peut-être, mais le ça, le moi, le surmoi, le moi idéal, l’idéal du moi, le processus secondaire et le processus primaire du refoulement, etc.- en un mot les grandes machines freudiennes (y compris le concept et le mot d’inconscient ! – ne sont à mes yeux que des armes provisoires, voire des outils rhétoriques bricolés contre une philosophie de la conscience, de l’intentionnalité transparente et pleinement responsable. Je ne crois guère à leur avenir. Je ne pense pas qu’une métapsychologie puisse résister longtemps à l’examen. On n’en parle déjà presque plus ». Dont acte…

Mais, bien sûr, chacun s’en souvient, Jacques Derrida était antisémite, vichyste, pétainiste, nazi, fasciste, il n’a cessé de réactiver les thèses de l’extrême droite dans la totalité de sa vie philosophique, tout ça est bien connu… - ce qui explique probablement pourquoi il avait consenti à cette interlocutrice pour nous livrer ce genre de confidences qui montrent bien qu’on peut être dégrisé en la matière et porter haut les couleurs de la philosophie des Lumières. Merci Jacques Derrida.

Commenter cet article