L’histoire contre la légende, encore et toujours…

Publié le par onfray

Où l’on apprend que la raison, c’est toujours mieux que la haine…

Voici un entretien à paraître dans Clarin, un journal argentin :

QUESTIONS POUR LE JOURNAL CLARIN / ARGENTINE

1) Après 20 ans d'enseignement de Freud, à quel moment vous vous êtes-vous converti à "l'anti freudisme radical"? C'était à la lecture du Livre Noir de la Psychanalyse? Pourquoi?

C’est moins d’anti freudisme dont il faudrait parler avec le Livre noir de la psychanalyse que d’avènement de l’histoire dans un monde où la légende fait la loi depuis un siècle… En France, les freudiens constituClarinArgentine-copie-1ent un genre de milice (une dizaine de personnes, pas plus, avec un chef aux limites de la pathologie mentale…), qui agit sur le principe des groupes paramilitaires des années fascistes ou bolcheviques : intimidation, manipulation, mensonge, entrisme dans les journaux et revues, dans les maisons d’édition également, à la télévision, à la radio, criminalisation de la pensée libre, pressions dans les coulisses, attaques ad hominem, activation de réseaux très actifs constitués de longue date, menaces, etc.

Dès lors, et j’en ai la preuve depuis un mois que les acteurs de la pensée historienne critique sur Freud et le freudisme se confient à moi, toute la production historique sur la question de la psychanalyse a été stoppée, arrêtée, interdite de média depuis plus d’un quart de siècle par une seule personne qui occupe une place majeure dans le dispositif milicien dont je parle. En tant que lecteur de la presse, j’ai été moi-même la victime de cette tyrannie de la légende qui a criminalisé le Livre noir de la psychanalyse en en faisant un livre antisémite, « révisionniste » (il faut savoir qu’en France ce mot assimile insidieusement aux négateurs de la Shoah…), réactivant les thèses d’extrême droite, l’arsenal habituel de cette milice qui combat le travail critique libre, l’entreprise historique. Quand j’ai lu cet ouvrage en faisant fi des critiques massives qui l’avaient accompagné lors de sa parution (exactement la même, dans les mêmes supports, avec les mêmes signatures que ceux qui m’insultent et me traînent dans la boue aujourd’hui…), j’ai découvert que cet ouvrage disait la vérité. L’honnêteté m’a contraint à dire que je m’étais trompé, parce qu’on m’avait trompé, puis pourquoi et comment…

2) D'abord, pourquoi avoir créé une Université Populaire, et aussi l’Université Populaire du Goût ? Quel était votre but ? Ensuite, dans votre Université Populaire on enseigne la psychanalyse à votre demande. Pourquoi l'enseigner si vous considérez que c'est une affabulation et que ce serait recommandable de s'en passer?

Poulogoupgoutpomme.jpgr enseigner librement, loin des légendes dont l’université officielle et institutionnelle vit. L’université est un lieu de reproduction sociale, de duplication idéologique : rien d’intelligent n’est jamais sorti de l’université, la véritable pensée se trouve en marge de ces grosses machines faites pour sélectionner les élites qui assureront la copie de ce qu’elles auront entendu afin de les reproduire servilement auprès de gens à qui on demandera la même chose et auxquels on délivrera un diplôme comme un signe d’appartenance à la troupe qui instaure la loi intellectuelle et idéologique. Je ne voulais pas subir ce carcan et souhaitais pouvoir travailler en homme libre, ce que ne m’aurait jamais permis l’université que j’ai refusé lorsque ma directrice de thèse, le lendemain de ma soutenance, m’a proposé de l’intégrer. J’ai préféré rester dans le lycée où j’enseignais la philosophie en classe terminale pour pouvoir travailler à mes livres en toute liberté, sans avoir de comptes à rendre à un supérieur hiérarchique dans l’institution.logoUP.jpg

J’ai sollicité une amie psychanalyste pour enseigner la psychanalyse de la même manière que, athé, j’ai souhaité solliciter une personne catholique pour assurer un séminaire, ou que, politiquement anti-libéral, j’ai demandé à un ami libéral d’assurer lui aussi un enseignement. La raison en est simple : je ne vais pas reproduire dans une instance contre institutionnelle les vices de l’institution. Je suis pour le débat et pas pour le bourrage de crâne. Je ne souhaite pas des clones, mais des auditeurs libres qui se seront fait un jugement en comparant, en analysant, en faisant se confronter les thèses. J’ai cherché une personne susceptible d’enseigner à l’Université Populaire une lecture du Coran alors que je ne tiens pas ce livre pour un bréviaire républicain ou pour un manuel des Lumières ! Ma conception libertaire des choses me fait croire que du débat et de la confrontation peuvent sortir un avis autorisé. Le contraire de ce que pense et pratique la milice freudienne dont j’ai parlé tout à l’heure. Pour ma part, je n’ai pas le fantasme du gourou – on ne peut le dire de toutes et de tous ces temps-ci dans le camp freudien…

3) «Le crNietzsche.jpgépuscule d’une idole» se propose comme une lecture nietzschéenne de Freud. Qu’entendez-vous par là?

Nietzsche fait savoir qu’une philosophie, c’est toujours la confession autobiographique de son auteur. Cette vérité fonctionne pour lui, bien sûr, mais avant lui et après lui pour tous les philosophes. Or Freud était un philosophe et sa production obéit également aux mêmes lois : elles constituent une réponse valide aux questions de Freud, certes, mais sûrement pas une réponse universellement valide pour tous les hommes. Par delà bien et mal, indépendamment de tout jugement de valeur, je me suis proposé de déconstruire le mythe d’un Freud scientifique découvrant un continent, l’inconscient, comme Copernic découvrant l’héliocentrisme ou Darwin l’évolution des espèces. Freud n’a jamais été un scientifique, mais un artiste, un poète, un écrivain, un philosophe. De là à en faire un génie scientifique, il y a tout un monde… Ce que je fais avec Freud, mais je le fais avec tous les philosophes depuis huit ans à l’Université Populaire, c’est ce que Sartre nommait « une psychanalyse existentielle ». Libre au lecteur, ensuite, de croire aux assertions prétendument scientifiques de Freud ou pas, mais, pour ma part, je place Freud aux côtés de Nietzsche ou de Kierkegaard, sans aucune valeur scientifique universelle, mais avec une réelle valeur philosophique individuelle, subjective. Une pensée se réfute, pas la vie philosophique qui l’accompagne : je réfute la pensée freudienne, mais pas la vie philosophique d’un Freud…

4) Il n'y a pas un anachronisme à juger un auteur du passé depuis l'époque actuelle?

Je ne vois pas ce que signifie cette question : toute lecture d’un philosophe qui ne serait pas contemporain serait alors anachronique ? Qui disposerait de la vérité de lecture d’un penseur d’avant lui ? L’universitaire ? Je crois que nous sommes tous condamnés à l’anachronisme, à la reconstruction à partir de soi et de son époque : qui pourrait avoir la prétention de dire et de penser le contraire ?

5) Si Freud, selon vous, a de la sympathie pour le fascisme pour - entre autres - avoir dédicacé élogieusement un de ses livres à Mussolini («Pourquoi la guerre?» écrit en collaboration avec Einstein), Nietzsche serait aussi un nazi fasciste parce que le nazisme se réclame de sa pensée ?

Vous confondez les choses : il existe objectivement des faits qui montrent qu’il existe une sympathie, un compagnonnage de Freud avec le fascisme mussolinien, le fascisme du chancelier Dollfuss, un travail réel de Freud avec Félix Böhm, un nazi qui travaillait à l’Institut Göring, (l’émanation institutionnelle du III° Reich), pour que la psychanalyse puisse continuer à exister sous régime national-socialiste, une collaboration avec le même pour évincer le psychanalyste Wilhelm Reich pour cause de bolchevisme ; il existe également des textes dans lesquels Freud explique qu’il est pour un élitisme, un aristocratisme de quelques uns destinés à conduire les masses, les foules, les peuples , lisez par exemple Psychologie des masses et analyse du moi dans lequel Freud défend l’idée que l’homme, animal de horde, est un être individuel qui doit être mené par « un chef suprême » ; il existe aussi des pages radicalement critiques à l’endroit du marxisme, du bolchevisme, mais aucune contre Mussolini, Freud ou Hitler… Freud a été activement et positivement aux côtés des régimes césariens de son temps.

En revanche, Nietzsche est devenu fou en 1889, il est mort en 1900, soit trente trois ans avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir… Les nazis se sont réclamés d’un livre que Nietzsche n’a jamais écrit, La volonté de puissance, et qui est un faux rédigé de toute pièce par sa sœur qui, elle, était fasciste et nazie. L’œuvre complète de Nietzsche est antinazie avant l’heure (si vous voulez que j’abonde dans le Elisabeth-Forster-Nietzsche.jpgsens de votre formidable anachronisme…) : Nietzsche écrit qu’il faudrait faire fusiller les antisémites ; qu’il faudrait métisser les allemands et les juifs parce que ce sont des peuples de génie ; il écrit de l'État qu’il est « le plus froid de tous les montres froids » ; il fait de la victoire allemande de 1870 une catastrophe pour la civilisation ; il fustige la Nation ; il critique le nationalisme et le patriotisme ; il fait de la politique une activité de médiocres – voyez-vous là des thèses compatibles avec le fascisme ou le nazisme ?

Là aussi, là encore, faisons de l’histoire et finissions en avec la légende : on oublie tout le temps que les références philosophiques revendiquées par le national-socialisme ne sont pas Nietzsche, qu’il détestait, mais l’aristocratisme aryen de Platon, la doctrine du droit de Kant et le pessimisme tragique de Schopenhauer. Je vous renvoie au magnifique travail de Johann Chapoutot, Le national-socialisme et l’Antiquité, qui démontre tout cela dans un magnifique livre paru aux Presses Universitaires de France …

6) Vous faites à Freud complice du régime hitlérien (travail avec l'Institut Göring afin que la psychanalyse puisse continuer à exister sous le régime nazi) et vous dites que la psychanalyse est proche du fascisme. Un juif sous le régime nazi aurait du s'abstenir de complimenter Mussolini, au risque de sa vie ? Les quatre soeurs de Freud ont été tuées par les nazis.

Vous faites l’éloge de la collaboration sous prétexte qu’elle était inévitable et vous croyez que la résistance n’est pas possible ? Outre que cette question est une offense faite à ceux qui ont résisté et ont payé de leur vie cette résistance aux fascismes, au nazisme, je me dois de vous dire que Freud, avec sa réputation planétaire, disposait des moyens d’obtenir un exil beaucoup plus tôt et qu’il aurait pu proférer une critique qui aurait porté… Par ailleurs, lisez-moi, et vous verrez que je ne dis nulle part que « la psychanalyse est proche du fascisme », voilà une contre vérité qui fait partie de l’arsenal de la milice freudienne : le compagnonnage de Freud, l’homme, avec les régimes fascistes qui lui sont contemporains ne suffit pas pour affirmer que « la psychanalyse est proche du fascisme », faites moi l’amitié de ne pas croire que j’aurais pu dire, croire ou penser une chose pareille ! Enfin, je vous ferais remarquer que Freud n’a pas été aussi déterminé pour obtenir l’exil de ses sœurs qu’il l’a été pour obtenir celui de sa belle sœur ou de Paula Fitschl, sa domestique… Je ne voudrais pas être cruel sur ce sujet-là aussi

7) Je cite Roudinesco: "Si la psychanalyse est, comme il l'affirme, une science nazie et fasciste, cela signifie qu'elle est incompatible avec la démocratie. Mais pourquoi alors ne s'est-elle développée que dans les pays où s'était instauré un État de droit? Pourquoi a-t-elle toujours été bannie, en tant que telle, par les régimes totalitaires ou théocratiques, même quand ses praticiens collaboraient avec de tels régimes?" Qu'est-ce que vous lui répondez?

Je ne réponds rien à quelqu’un dont la haine est le moteur et dont l’intelligence, le bon sens et la raison disparaissent dès qu’il est question de Freud…

8) Freud faussaire, tyran incestueux, avide d'argent, mégalomane, mauvais fils, faisant payer ses séances d'analyse 450 euros, admirateur de Mussolini, misogyne, homophobe. Ne risquez-vous pas de passer pour un réactionnaire/antisémite ? (D'ailleurs, certains vous ont traité avec la même "délicatesse")

Je n’autorise à me juger que ceux qui auront pris le soin de lire mon livre : dans cette affaire, on m’envoie à la guillotine sans même avoir lu les pièces de l’instruction… Cette juridiction d’exception rappelle les mauvaises heures de l’histoire de France, du tribunal révolutionnaire de 1793 aux cours spéciales qui envoyaient à l’échafaud les militants anticolonialistes pendant la guerre d’Algérie… Je demande un véritable procès avant ma condamnation. Mais lire un livre d’un million de signes, de plus de 600 pages, c’est beaucoup trop demander à des gens qui ont la bave aux lèvres et qui ne peuvent pas même tenir mon livre en main sans trembler.

9) Vous avez signalé que Freud a donné lieu à une légende et qu'il a menti. Est-ce cela un problème ? Est-ce cela suffisant pour accabler sa théorie ? Quelles sont ces mensonges les plus graves d'après vous ?

Je veux bien excuser Freud pour tous ses mensonges, sauf un : le seul mensonge qui importe dans la litanie des mensonges freudiens, c’est que la psychanalyse soigne et guérit : ça, c’est l’imposture majeure qui prend en otage la souffrance existentielle des gens pour en faire le matériau d’un revenu substantiel qui, la doctrine freudienne aidant (payer en liquide des sommes fortes…), échappe au fisc républicain… On comprend que la discussion sereine avec des arguments dignes de ce nom soit impossible avec nombre de psychanalystes et qu’elle laisse place à la haine : on ne s’attaque pas impunément au portefeuille des aigrefins… Car la chose est désormais prouvée : tous les cas dont Freud nous dit qu’ils ont été guéris ne l’ont jamais été. L’homme aux loups, par exemple, Freud le dit « guéri » en 1918 : en 1974, il s’entretient avec une journaliste et confie que, octogénaire, il est toujours en analyse et que la psychanalyse lui a fait plus de mal que de bien. On pourrait renvoyer à tous les autres cas… La liste des guérisons miraculeuses de Freud laisse pantois quiconque fait de l’histoire et récuse la légende.

10) Pour vous, le freudisme n'est "qu'une vision du monde privée à prétention universelle". Pourquoi ?

En deux mots, je ne pourrais pas, il m’a fallu un gros livres pour esquisser une réponse… Permettez que je renvoie à ma réponse concernant la vérité nietzschéenne de la pensée comme autobiographie… Juste un exemple : le complexe d’Œdipe, présenté comme une découverte universelle freudienne majeure, procède d’un pur et simple souhait de Freud qui, petit garçon, a voyagé en train de nuit avec sa mère. Il prétend qu’il ne peut pas ne pas l’avoir vu nue et que, dès lors, il l’aura sexuellement désirée. Puis il infère, sans plus de preuves, qu’il en va ainsi de tous les petits enfants depuis toujours et pour toujours… Que Freud, pour des raisons subjectives (une famille recomposée avec trois niveaux de générations confondus, un père ayant l’âge d’être son grand père, un beau-frère ayant l’âge de son père, le même que celui de sa mère, un neveu à peine plus âgé que lui, etc), ait eu des problèmes d’identité sexuelle personnelle, pas de problème, qu’il infère des théories d’ordre général à prétention universelle du simple fait de sa décision performative, voilà qui mérite qu’on s’y arrête… Freud prend ses désirs pour la réalité, et il procède ainsi en permanence : le roman familial, l’enfant battu, le meurtre du père, l’étiologie sexuelle des névroses, le complexe d’Œdipe donc, et nombre d’autres concepts prétendument universels et scientifiques, relèvent de l’affirmation particulière et littéraire.

11) Vous dites que toute religion crée une structure de domination et que la thérapie psychanalytique implique une relation de servitude. Si le freudisme est une religion ou une secte, qu’est-ce qui a captivé ses adeptes?

Ce qui fascine toujours les sectaires, quelle que soit la secte  : une pensée clé en main qui dispense d’être intelligent, qui ne table pas sur la raison critique, qui exonère de tout usage critique de sa pensée . Ajoutons à cela que cette « religion » rassemble des sujets fragiles qui jouissent de la servitude, jubilent de la parole du maître dépositaire de la vérité universelle, découvreur de certitudes admirables. Le gourou les rassurent car il propose une seule clé qui permet d’ouvrir toutes les serrures – le complexe d’Œdipe… Il permet au sectaire de passer outre ses angoisses, sa solitude, sa peur : en troupeau, il se sent mieux, fort de la faiblesse de ceux qui partagent la même étable que lui . Devenus fous, ces bovins se métamorphosent en animaux de horde, de bande, de meutes.

12) Vous contestez que la psychanalyse permette de soigner et de guérir des psychopathologies et vous affirmez qu'elle n'est qu'un effet placebo. Comment expliquez vous que certains patients se sentent mieux après une psychanalyse ?

Justement, par l’effet placebo… Il existe des gens qui, après une conversion à l’islam, une entrée dans un monastère, une procession à Lourdes, se sentent mieux eux aussi, est-ce pour autant la preuve de la vérité de l’Islam ou du Christianisme ? Et que faites-vous des millions de gens qui se sentent mieux après une consultation chez une voyante, un astrologue, un magnétiseur, un homéopathe ? Des preuves que le marc de café contient la vérité d’un être ? Que l’on peut lire l’avenir d’une personne dans la position des astres dans le cosmos  ? Que le coton magnétisé soigne et guérit le cancer ? Que des granules de sucre sans aucune trace chimique de quelque substance que ce soit puissent disposer d’un pouvoir thérapeutique ? Et le participant à une séance de spiritisme qui vit mieux son deuil après avoir parlé avec l’âme du mort via une table tournante, qu’en diriez-vous ? Allons, soyons sérieux, arrêtons ces conduites magiques et ces comportements infantiles… La psychanalyse est le nom pris par l’occultisme dans un siècle positiviste.

13) Qu'est-ce que voulez vous dire quand vous accusez la psychanalyse de "terrorisme intellectuel" ? Et aussi quand vous affirmez que la psychanalyse "a proliféré comme une plante vénéneuse" ?

La constitution de la psychanalyse comme une machine de guerre destinée à prendre le pouvoir à Vienne, en Autriche, en Europe puis dans le monde obéit à une volonté très déterminée de Freud et des siens, sa fille en tête. Et ce dès les premières heures. Une secte ne devient pas une religion (une religion est une secte qui a réussi…) sans s’en donner violemment les moyens. Cette prolifération mériterait qu’on mobilise la médiologie de Régis Debray pour expliquer comment, avec congrès, colloques, revues, maisons d’édition, émissaires, associations, société, réseaux, adoubements de disciples soumis et éviction de collègues rétifs (Adler, Jung, Reich et tant d’autres), constitution d’une clientèle socialement puissante, utile pour réunir des fonds et constituer un trésor de guerre, propagande d’une légende entretenue par des fidèles, construction d’une biographie princeps sur le mode de l’hagiographie (par Ernest Jones), destruction des preuves de falsification freudienne, écriture d’une légende dès Ma vie et la psychanalyse et Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique et duplication servile de celle-ci par les freudiens, embargo sur toutes les archives (jusqu’en 2050…) parce qu’on y trouverait les preuves de toute l’affabulation freudienne, tout cela a fini par produire cette domination de la psychanalyse freudienne sur le marché de l’intelligence planétaire.

Ajoutons à cela le fait que mai 68 aura été l’occasion d’un immense malentendu : Freud le conservateur, sinon le réactionnaire, Freud l’homme de droite, Freud le compagnon de route des régimes fascistes, devient, via Reich et Marcuse, puis tous les auteurs freudo-marxistes qui accompagnent le mouvement de Mai 68, Freud le libérateur de la sexualité, Freud le défenseur de la cause des opprimés sexuels, un comble… Lacan accélère le mouvement en France en allongeant sur son divan tous les anciens Mai- Soixante huitards qui doivent faire leur deuil de la révolution manquée (du moins celle à laquelle ils croyaient avec Mao, Marx, Trotski, Che Guevara…). Il leur faut désormais trouver leur place dans la société pompidolienne puis giscardienne. Ils deviendront bientôt les élites aux commandes de la machine sociale française. Nombre d’entre eux sont aujourd’hui les patrons de presse de journaux qui ont fait vomir leurs collaborateurs sur mon travail d’histoire critique… Étonnant, non ?

14) Vous critiquez la vénalité de Freud, l'amour de l'argent. Croyez-vous que cette avidité pour l'argent est encore d'actualité dans le monde psychanalytique?LeCrépusculeDuneIdole-copie-2

Si j’en juge par ce que sont les tarifs aujourd’hui dans le secteur libéral, si j’en juge par l’extrême discrétion sur ce sujet et le silence total des psychanalystes à ce propos dans mon livre, si j’en juge par ce que le « canard enchaîné » nous a appris jadis sur un célèbre psychanalyste qui fait autorité à Paris et sur la planète et les sommes considérables qui ont été soustraites par lui au fisc, je crois, en effet, que ce commerce extrêmement rentable (qu’un point de doctrine freudien permet de soustraire à l’impôt républicain, puisque les fortes sommes en liquidités contribuent à l’efficacité de la cure…), je crois que ce problème, donc, est toujours d’actualité !

15) Vous accusez la psychanalyse d'être une activité narcissique qui permet à des millions de gens de croire que leur nombril peut être le sens du monde. Aimeriez-vous que les gens s'arrêtent de se psychaoanalyser ? Qu'est-ce que vous proposez à sa place ? Que faire de la souffrance psychique ?

Il est sidérant que Freud ait réussi à faire croire que la psychanalyse c’est la psychanalyse freudienne et rien d’autre ! Car, dans un moment de lucidité, Freud lui-même dit, au cours d’une conférence aux États-Unis, qu’il n’a pas inventé la psychanalyse, mais que cette découverte, on la doit à Josef Breuer avant lui. La psychanalyse est ensuite une aventure collective avec un nombre considérable de gens qui travaillent à cette découverte avec lui, pour lui parfois même – songeons à Adler, Jung, Rank, Stekel, Reich, Abraham… Je ne suis pas contre la psychanalyse dans l’absolu, mais contre la psychanalyse freudienne. Le freudo-marxisme a toute ma sympathie, par exemple. Ou bien encore la psychologie concrète de Politzer, sinon la psychanalyse existentielle de Sartre. C’est justement parce que j’ai le souci de la souffrance psychique que je combat ce qui ne la supprime pas et prétend pourtant la supprimer !

16) Votre propre vie -enfance malheureuse, famille très modeste, relation conflictuelle avec votre mère, adoration pour votre père, placé dans un orphelinat à 10 ans, victime d'attouchements sexuels de la part des prêtres, infarctus à 28 ans- a été du "pain bénit" pour certains psy qui se sont dédiés à faire des interprétations sur votre "haine de Freud" (Élisabeth Roudinesco dit que vous projetez sur l'objet haï vos propres obsessions - les Juifs, le sexe pervers, les complots) Qu'est-ce que vous répondez?

J’ai pour principe de ne pas répondre à cette dame que sa pathologie rend inapte à toute raison raisonnable et raisonnante.

 17) Vous dites que dans la psychanalyse "tout se vaut" : le malade et l'homme normal, le mal et le bien, la maladie et la santé, etc. Mais, ne trouvez-vous pas que cette vision un peu laxiste est préférable et moins dangereuse qu'une vision manichéenne de la santé mentale, entre autres ?

Je crois que cette affirmation qu’il n’y a pas de différence de nature entre le normal et le pathologique mais une différence de degré est la signature même d’une époque malade… Je crois que le cancer n’est pas une modalité de la santé… Que la psychopathologie de telle analyste hystérique n’est pas une modalité de la santé mentale… Si j’en juge par ce dont notre époque est capable, je crois, en effet, qu’elle a bien besoin pour sa défense, sur le mode du plaidoyer pro domo, d’effacer les limites entre le pervers, le névrosé, le psychotique, le paranoïaque et l’homme qui dispose de toute sa santé mentale. Je ne dis pas qu’il est simple de travailler sur des définitions précises entre normal et pathologique, mais la difficulté de l’entreprise ne doit pas justifier ou légitimer le refus de travailler à une définition qu’on saurait tout de même historiquement datée mais intellectuellement nécessaire.

18) Est-ce que les critiques à la psychanalyse faites par Sartre, Deleuze, Derrida, Foucault et autres intellectuels ont déclenché cette même violence et haine ? Pourquoi ?

Non. Notre époque est plus hystérique, plus médiatique, donc plus superficielle aussi. Le développement du réseau internet permet en temps réel d’internationaliser le propos du premier crétin venu. Les journalistes ont perdu toute déontologie en même temps qu’ils perdaient tout talent : c’est aujourd’hui une profession, du moins le journalisme d’idées, saturée d’abrutis sans œuvre qui font la loi du haut de leur indigence qui atteint des sommets sans nom… Ceux qui n’ont rien produit détruisent ce qui existe en croyant que le néant fait par eux autour de leur propre personne vaut comme une preuve de leur génie ! Parmi toutes les critiques haineuses qui ont accompagné mon livre dans la presse française, quelle plume de talent est susceptible d’être remarquée ? Aucune… J’ai reçu en revanche des lettres d’amitié et de soutien de Régis Debray, de François Dagognet, de Jean Malaurie, de Marcel Conche, de Louis Sala-Molins, des gens que je tiens en haute estime, le reste importe peu…

20) A travers ces critiques, c'est n'est-ce pas la définition même de l'homme moderne que vous démolissez ?

En effet, je propose une pensée pour aujourd’hui et les gens qui se croient modernes en récitant le catéchisme dix-neuvièmiste d’un idéaliste qui propose sa vision du monde dans un temps positiviste me font penser aux prétendus scientifiques américains qui sacrifient à la Bible et tiennent les découvertes scientifiques de Darwin pour fausses : les freudiens sont accrochés à leur maître comme les fondamentalistes chrétiens à leur Genèse. Mais il y a depuis Freud des découvertes considérables du côté des neurosciences, de l’éthologie, de la biologie moléculaire, des sciences cognitives, il est temps qu’on intègre ces découvertes à notre vision de l’homme post-chrétien.

21) Que faut-il garder de Freud ? Que faut-il lui reconnaître ? Une certain libération sexuelle (sujet tabou à l'époque) ? Vous faites référence à une Psychanalyse existentielle proposé par Sartre et vous avez une vision plutôt positive du freudo-marxisme. Pourriez-vous développer un peu ce sujet ?

Je travaille sur ce sujet, vous en saurez plus le temps venu…

22) Vous-êtes vous psychanalysé ou avez-vous songé à le faire un temps dans votre vie ? Si non, dans de moments difficiles, qui vous a écouté / aidé ?

J’ai eu envie de critiquer Freud il y a très longtemps au nom d’une psychanalyse non freudienne. Mais je ne voulais pas le faire seulement à partir des textes freudiens. Or une analyse didactique pour envisager la chose de l’intérieur me donnait l’impression qu’il me faudrait faire des études de théologie, devenir prêtre, pratiquer dix années de pastorale, pour avoir le droit de me dire athée alors que je l’étais déjà… Un paradoxe, non ? Et puis je crois qu’une psychanalyse alternative ne saurait être le fruit de la découverte d’un seul homme, il faut pour ce faire le travail ardent d’« un intellectuel collectif » pour utiliser une expression de Bourdieu.

23) Aimez-vous les films de Woody Allen? Si oui ou non, pourquoi?

J’ai vu jadis des films de Woody Allen qui ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable…

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