Où l'on apprend que la psychanalyse n'est pas par essence antifasciste
Mon ami Jacques Van Rillaer m'envoie cette note de lecture que je trouve fort intéressante - comme tout ce qu'il écrit. On y apprend que, contrairement à la légende d'une psychanalyse
anti fasciste par essence, la discipline sait fonctionner en compagnon de route des régimes totalitaires, qu'elle peut s'en faire l'instrument utile, ce qu'une lecture du texte de
Freud intitulé "Psychologie des masses et analyse du moi" permet de constater sans ambiguïté...
Psychanalyse et dictature peuvent faire bon ménage
Jacques Van Rillaer
Peut-on croire Mme Roudinesco lorsqu’elle écrit : « La psychanalyse fut partout et toujours interdite d'enseignement et de pratique par tous les pouvoirs dictatoriaux. […]
Plusieurs représentants [de la psychanalyse] furent persécutés, exterminés, torturés à cause de leurs idées » ?
Mme Roudinesco donne volontiers des références bibliographiques, sauf évidemment quand elle fabule. Dans l’article où elle fait les déclarations ci-dessus, elle ne fournit pas un seul nom de
psychanalyste exterminé ou torturé à cause de ses idées psychanalytiques. Elle serait bien en peine d’en trouver.
En utilisant les mots « partout » et « toujours » pour parler des dictatures, Mme Roudinesco a oublié ou passé sous silence ce qu’elle écrivait cinq ans plus tôt :
« Les dictatures militaires n'ont pas empêché l'expansion de la psychanalyse en Amérique latine (notamment au Brésil et en Argentine) ». En réalité, la psychanalyse a
survécu dans l’Allemagne nazie en s’aryanisant. Michel Onfray a rappelé quelques données essentielles concernant ce fait. On peut s’informer sur les détails
dans diverses publications, notamment l’ouvrage de Geoffrey Cocks (Psychotherapy in the Third Reich (Transaction publishers, 1997, 2nd ed., 461 p.), traduit en français
dans une collection freudienne (La psychothérapie sous le III° Reich. L’institut Göring. Les Belles Lettres, Coll. Confluents psychanalytiques, 1987).
En Argentine, durant les périodes de dictature, la psychanalyse n’a pas seulement été tolérée, elle a même servi le pouvoir. C’est ce que montre sans ambiguïté l’imposant ouvrage d’un historien
argentin, Mariano Plotkin, docteur en histoire de l’université Berkeley. L’ouvrage a été publié en anglais aux éditions de l’Université Stanford et a été récemment traduit en français sous le
titre Histoire de la psychanalyse en Argentine. Une réussite singulière, aux éditions CampagnePremière, produites par la Société de Psychanalyse Freudienne (2010, 370 pages).
Plotkin commence par examiner les conditions de réception du freudisme en Argentine. Avant l’introduction de l’analyse freudienne, les Argentins se passionnaient déjà pour les rêves, l’hypnose,
les questions sexuelles et la psychothérapie. Le freudisme leur est apparu comme la réponse « scientifique » et moderne à ces intérêts. Les psychiatres l’ont adopté sans beaucoup de
réticences.
Plotkin présente ensuite l’histoire du Mouvement psychanalytique argentin. La première association a été créée en 1939 par Juan Beltran, professeur à l’Académie militaire et à l’Université de
Buenos Aires. Beltran était « proche de la droite catholique et des groupes militaires antidémocratiques. […] Il considérait la psychanalyse comme un outil éducatif destiné à maintenir
l’ordre social » (p. 63s).
La première association qui ait été reconnue par l’International Psychoanalytical Association (IPA) a vu le jour en 1942 : l’Association Psychanalytique Argentine (APA).
Parmi ses fondateurs, une femme a joué un rôle central : Maria Langer. Née à Vienne dans une famille bourgeoise, elle est devenue médecin et analyste freudienne. En 1934, Freud a interdit
aux membres de l’Association Viennoise de Psychanalyse (AVP) de faire partie d’une organisation illégale, en particulier le parti communiste. Il a même interdit d’analyser les membres de
ces organisations. Or Maria Langer était inscrite au parti communiste. Face à la menace de l’AVP de rendre publique son affiliation politique, elle est partie en Espagne, où elle a exercé la
médecine dans l’armée républicaine. Elle est allée ensuite en Argentine, où elle a troqué le militantisme politique pour le militantisme psychanalytique, et est revenue à l’engagement
politique à la fin des années 60. En 1971, elle s’est trouvée à l’origine de la scission de l’APA : les dirigeants de l’Association refusant de publier dans leur revue un de ses articles sur
l’articulation de la psychanalyse et de la révolution sociale, des membres ont fondé un groupe dissident, non reconnu par l’Association internationale (IPA). L’esprit de mai 1968 avait
soufflé sur l’APA.
Plotkin analyse en détail l’évolution des relations entre les psychiatres et les psychologues argentins. Il montre comment, pendant près de 40 ans, les psychiatres ont tout fait pour que la
psychanalyse ne puisse être pratiquée que par des médecins, à quelques exceptions près, en particulier leurs épouses. Pendant des décennies, l’enseignement universitaire de la psychologie a été
assuré essentiellement par des membres de l’Association Psychanalytique Argentine, qui s’opposaient obstinément à la pratique des cures par des non-médecins, mais faisaient tout pour inciter les
futurs psychologues à adopter la théorie psychanalytique et à effectuer une analyse didactique chez des membres de l’APA (leurs honoraires étant « astronomiques », précise Plotkin
p. 252).
Plotkin consacre davantage de pages aux rapports des psychanalystes avec le pouvoir politique. Il montre que les régimes militaires argentins ont persécuté des ouvriers, des militants politiques,
des enseignants, des étudiants, des sociologues et des psychologues, mais très peu de psychanalystes : seulement ceux qui étaient politiquement engagés. Bien plus,
Plotkin écrit que « la diffusion massive de la psychanalyse se produisit précisément durant les années 1960 et 1970, alors que le pays était gouverné par des dictatures militaires ou des
régimes démocratiques faibles qui restreignaient les libertés publiques » (p. 353).
En 1976, pendant la dictature militaire, une nouvelle association psychanalytique a été créée : l’Association Psychanalytique de Buenos Aires. Ses membres étaient des dissidents de
l’Association Psychanalytique Argentine qui s’opposaient à la facilitation de l’accès au titre de didacticien et qui voulaient rester des kleiniens rigoureux.
Les militaires ne se sont jamais mêlés de l’organisation des institutions psychanalytiques. Ils allèrent même jusqu’à financer l’organisation du Congrès psychanalytique latino-américain en 1976.
« Les autorités militaires avaient adopté certains éléments du discours psychanalytique : ceux que défendaient, précisément, les psychanalystes les plus conservateurs. Cette
appropriation était possible parce que les deux discours se rejoignaient sur certains points. La famille occupait une place centrale dans la rhétorique du régime.Selon les autorités militaires,
le pays aurait pu s'immuniser contre “l'infection subversive” si la famille était parvenue à reposer fermement sur les valeurs de la hiérarchie, de la discipline et de l'autorité. […] Les
catégories analytiques auxquelles avaient recours certains criminologues et psychologues progressistes pour expliquer la délinquance juvénile étaient utilisées par les militaires pour rendre
compte de la “subversion”.Les parents devaient “parler” avec leurs enfants, prendre soin d'eux, leur apporter un soutien psychologique dans les situations déterminantes, ce qui aurait pour effet
de les préserver de la tentation subversive » (p. 348s).
Des psychanalystes n’ont pas hésité à prêter main forte aux généraux. Par exemple, Arnaldo Rascovsky, membre fondateur de l’Association Psychanalytique Argentine, a développé dans les
médias l’idée que « le terrorisme (terme qui, dans sa bouche, signifiait la subversion de gauche) était une maladie mentale qu'il fallait ranger dans la même catégorie que la psychose,
la névrose, et l'addiction au tabac et aux drogues, qui toutes répondaient à une seule et même cause : la crise de la famille traditionnelle » (p. 350).
La grande majorité des psychanalystes se sont retranchés derrière « la neutralité analytique » et sont restés confinés dans leurs cabinets. Ils estimaient que la cure est un espace où
toute question peut être résolue de façon privée. « Ils partageaient même l’idée que leur mission était d'aider les patients à s'adapter à l'environnement dans lequel ils vivaient, et
considéraient que se prononcer sur la qualité de cet environnement — et, à plus forte raison, le changer — n'était pas de leur ressort » (p. 352).
Conclusion de Plotkin : on peut interpréter le freudisme comme une théorie qui conteste l’ordre so
cial, mais force est de constater que « le développement historique de la psychanalyse dans le monde démontre qu'elle peut être manipulée à des fins
très diverses. Elle peut être intégrée à la culture dominante, ou contribuer à définir ce qui ne peut être remis en question. Dans d'autres contextes, la psychanalyse a été utilisée pour
légitimer des entreprises colonialistes.Loin de contester les valeurs sociales établies, certaines formes de la pratique psychanalytique peuvent les renforcer ou offrir de nouvelles façons de les
canaliser, ce que les généraux du Proceso n'ont pas tardé à comprendre » (p. 353).